La Révolution Colostrale

Depuis quelques jours, je tombe régulièrement sur une vidéo dans laquelle il est expliqué que notre cerveau, ou en tout cas sa partie archaïque, est responsable de notre inaction face à la catastrophe écologique en cours. On nous explique que ce petit coquin fonctionne au plaisir, à la satisfaction immédiate, et que ces besoins sont bien comblés par notre société au travers des actes de consommation.
Quand on voit le niveau des ventes d’anti-dépresseurs en France, je doute de cette capacité de la société de consommation à satisfaire réellement nos besoins. Par contre, la capacité du marketing à user des filons les plus basiques de notre cerveau pour nous pousser à l’achat est bien rodée…

Bien sur, les effondrements que l’on peut régulièrement évoquer, et au sujet desquels nombre de scientifiques hurlent dans le vent, ne font pas partie des sources potentielles de plaisir. C’est un constat logique, et physiologique.

Il me semble que tous ces articles qui nous décrivent le fonctionnement de nos cerveaux sous ce prisme, donnent à ceux qui nagent en pleine dissonance cognitive, une occasion supplémentaire de se dédouaner de leur manque d’action.
Attention, il est clair pour moi que nous sommes quasiment tous concernés par cette dissonance… Mais à différents niveaux de gravité.
Ces articles dressent un constat froid, sans recherche de solution et surtout sans remise en cause du modèle qui nous a menés là.

Répéter sans cesse les mêmes choses en espérant chaque fois un résultat différent, n’est-ce pas la définition de la folie ?

A. Einstein

J’ai envie de vous proposer une explication.
Une parmi d’autres.
Alors oui je vais en remettre une couche sur le moment de la naissance.
C’est d’actualité pour moi et je suis un peu monomaniaque quand un sujet m’intéresse, surtout s’il ouvre d’autres voies de compréhension. Et ce sujet là m’avait déjà beaucoup marquée il y a 6 ans au moment de ma première grossesse.

Cette fois je vais donc vous parler de l’impact que ce moment tout particulier a sur la vie toute entière de l’individu qui naît, notamment sur son rapport à la Nature, à la Vie.

Une mécanique de précision…

NB. Les éléments dont je vous fait part ci-après concernent la naissance physiologique, c’est à dire la naissance dans un cadre familier et sécure pour la mère (son domicile par exemple), sans injection d’hormones de synthèse, avec l’accompagnement d’une sage-femme expérimentée qui saura se faire discrète. Un cadre que bien peu de femmes connaissent en France, championne de la naissance médicalisée en Europe.
L’objectif n’est pas ici de dire qu’il n’y a qu’une voie à suivre, que la médecine ne sert à rien (oui la pathologie et les complications existent), ou autre propos de ce type, mais simplement de rappeler des éléments fondamentaux qui ont été balayés d’un revers de manche ces dernières décennies malgré des milliers d’année d’efficacité.

Lorsque le petit humain veut naître, il se met à sécréter une hormone qui va donner l’ordre à l’utérus de sa mère de se mettre en travail.
Celle-ci va alors traverser différentes phases, qui vont l’amener à lâcher-prise de façon intense, déconnectant complètement son néo-cortex, le cerveau social et logique, et la laissant aux prises avec son cerveau archaïque.
Oui, c’est animal d’accoucher. La femme est un mammifère comme les autres.

La mère et le bébé évoluent dans un bain hormonal d’une intensité remarquable.

Tout au long du travail, et en gros jusqu’à l’ouverture complète du col de l’utérus, ils seront littéralement shootés à l’ocytocine. Cette hormone a une particularité : elle se présente sous la forme de molécules capables de se fixer sur des récepteurs musculaires, comme sur des récepteurs neuronaux (contrairement à sa version synthétique qui ne passe pas la barrière encéphalique).

Cette hormone, c’est celle du bonheur, mais aussi celle de l’attachement.

Vient ensuite une sorte de réveil brutal pour la mère, qui généralement n’a qu’une envie : qu’on la sorte de son corps ! D’un point de vue hormonal, c’est une décharge d’adrénaline qui opère, et stimule chez le bébé la libération d’une quantité importante de noradrénaline.
L’adrénaline va donner à la mère la force, et l’envie, le besoin, de pousser son bébé.
Le bébé quant à lui voit, grâce à ce nouveau shoot, ses poumons terminer leur maturation, son acuité visuelle et olfactive augmenter, et sa capacité musculaire se décupler. Il peut ainsi se faire naître activement, et aura les sens bien en éveil pour explorer le ventre maternel, y ramper, avant de découvrir l’aréole du sein qu’il reconnaîtra notamment à son odeur. C’est aussi grâce à cette décharge là que la rencontre visuelle avec sa mère aura lieu, cet instant magique où l’un et l’autre se découvrent et tombent en amour.
Le petit humain s’assure ainsi des soins nécessaires à sa survie.
Le lien d’attachement est créé et sécurisé.

…mise à mal pour la survie de l’espèce

Depuis des millénaires, l’être humain a cherché à casser cet attachement précoce, notamment en séparant rapidement le bébé de sa mère, et en l’empêchant de consommer le si précieux colostrum. Le colostrum, c’est ce premier lait très épais, incroyablement riche, parfaitement conçu pour l’adaptation du bébé à sa nouvelle vie aérienne, et renfermant des trésors pour l’immunité du bébé, comme la fameuse protéine Hamlet
Les prétextes à la non-consommation du colostrum étaient toujours à peu près les mêmes. Identifié comme du lait qui a tourné à cause de sa couleur (quand on connaît la mécanique de la lactation cela ne peut que faire sourire) ou comme un potentiel poison, il devait être exprimé et jeté. Pendant quelques jours, le bébé se voyait généralement nourri à l’eau sucrée.

Il existe une hypothèse qui me paraît pertinente pour justifier cette rupture précoce du lien mère-enfant : les bébés à qui l’on a fait subir cela feraient des adultes plus agressifs.
Et c’est précisément de cette agressivité dont l’espèce a longtemps eu besoin pour survivre, et qui fait maintenant le jeu de notre système capitaliste et hyper-compétitif, de son « toujours plus » qui nous a menés au bord du précipice..

Dans son ouvrage Le bébé est un mammifère, le Dr Michel Odent développe ainsi cette théorie : « L’émergence de l’être humain date de plusieurs millions d’années. Au cours de ces millions d’années, des tribus ont éliminé d’autres tribus, des civilisations ont éliminé d’autres civilisations, des groupes humains ont maitrisé de mieux en mieux le monde animal et le monde végétal. Les seuls groupes humains qui ont encore des descendants sur cette planète sont ceux qui ont su cultiver avec le maximum d’efficacité le potentiel d’agressivité dont dispose l’être humain. […] L’artifice le plus efficace pour rendre l’homme agressif consiste à perturber la relation mère-nouveau-né. […] La privation de colostrum n’est qu’un exemple parmi d’autres des cruautés dont dispose l’homme culturel vis-à-vis du nouveau-né. […] Ces comportements avaient un sens tant que le mot d’ordre a été pour chaque groupe humain de dominer les autres espèces vivantes, et pour l’espèce humaine en général de dominer la planète. »

La naissance de l’homo écologicus

Dans leurs pratiques d’observation, des sages-femmes et obstétricien.ne.s avaient déjà identifié la plupart des schémas de la physiologie de la naissance dès les années 70, et posaient ouvertement la question de l’impact de la médicalisation de l’accouchement sur la société. Le documentaire dont je mets le lien ci-dessous (3 épisodes en 1 vidéo) est un bon témoignage de ces questionnements.

En France, 20% des naissances ont lieu par césarienne, et 80% par voie vaginale. Sur ces dernières, 82% avec recours à la péridurale. Sur les à peine 15% restants, 12% à 13% auront lieu en structure hospitalière, qu’il s’agisse des CHU ou des maternité privées.
Dans la quasi totalité de ces situations, soit 97% des cas, de l’ocytocine de synthèse sera administrée à la femme en travail ou au moment de la délivrance.
Je vous en parlais plus haut, cette hormone de synthèse n’agit pas tout à fait de la même façon que son homonyme naturelle. En entravant le processus d’accouchement, elle entraîne de nombreux effets dits iatrogènes, c’est à dire induits par la pratique médicale elle-même, mais elle dérègle aussi la belle mécanique de l’attachement.

En plus de cette question d’ocytocine de synthèse, il faut noter que dans la quasi totalité des cas, les besoins physiologiques de la mère ne seront pas respectés : se mouvoir librement, manger, boire, évoluer dans un cadre intimiste à la lumière tamisée et sans sollicitations verbales ou visuelles, etc.

Enfin, les données dont nous disposons montrent que les complications lors de l’accouchement, mais aussi le vécu psychologique de celui-ci, induisent un taux particulièrement bas d’allaitement à la naissance en France : 70% des bébés reçoivent le lait maternel, dont seulement 59% de façon exclusive (les autres recevant des compléments infantiles).

Il semblerait donc que nos pratiques datent d’un autre âge, et ne soient pas le moins du monde adaptées à l’enjeu d’émergence d’une société dans laquelle le respect du vivant aurait une place prépondérante.

Je ne cherche pas ici à jeter la pierre à qui que ce soit. Je préfères le préciser car la culpabilité va bon train lorsqu’on aborde ces sujets, les femmes ayant toujours été montrées du doigt quand il est question du rapport à l’enfant. Chacun.e fait son chemin, les déclencheurs qui permettent de remettre en cause les modèles établis ne sont pas les mêmes pour tout le monde, et même en ayant conscience de cela, les choses ne se passent pas toujours comme nous l’avions prévu.
Ne sous-estimons pas non plus le poids d’une société patriarcale dans laquelle les médecins (hommes à l’époque) se sont approprié ce moment de la naissance aux dépends des femmes. L’influence de la blouse blanche n’est pas un mythe, et la posture de sachant souvent adoptée face à une future mère mène à une infantilisation dont il est difficile de se défaire…

Qu’adviendrait-il d’une société dans laquelle l’être humain serait respecté dès sa venue au monde ? Dans laquelle il serait accompagné en prenant en compte son hyper-sensibilité, sa vulnérabilité ? Dans laquelle l’attention des adultes serait portée sur une ambiance propice au respect mutuel, à la construction de schémas positifs et collaboratifs pour ce cerveau en plein développement et qui, rappelons-le, possède 100 fois plus de neurones que celui d’un adulte !
Vous avez compris mon propos, cette appréhension de l’enfance et de l’évolution de l’être humain ne tient pas uniquement au moment de la naissance, mais cet instant est un point d’ancrage extrêmement fort.

Michel Odent parle de révolution colostrale, en ces termes :
« Au siècle de la prise de conscience écologique, les priorités du passé [la survie mentionnée dans le paragraphe précédent] sont périmées, voire inversées. Le mot d’ordre est aujourd’hui de cesser la destruction de la biosphère et de préserver une attitude positive envers la vie. […] La révolution que l’on attend sera d’une ampleur planétaire. Nous l’appelons révolution la colostrale. Cette révolution suppose des changements d’attitude proprement radicaux, dans la mesure où ils exigent la prise de conscience de nos racines les plus profondes, de notre condition de mammifères. […] La révolution colostrale est une étape obligatoire vers la mise en harmonie de l’instinct et de la science, du cerveau primitif et du néocortex. Elle n’est pas utopique. Elle est amorcée. »

Rien n’est irrattrapable, nous sommes résilients. Bien davantage que ce que nous pouvons l’imaginer. Mais il me semble que pour cela, une phase de conscientisation est essentielle, et je me désole régulièrement de ne pas davantage entendre parler des enfants dans les discours écolo.

L’espoir qui reste à l’humanité, c’est qu’un jour les parents puissent vraiment agir dans l’intérêt des enfants, qu’ils deviennent assez conscients pour être du côté de l’enfant et pour l’aider à se développer dans la liberté, l’intelligence et l’amour.

A.S. Niel

Je ne saurais évoquer ce sujet, sans ouvrir une porte vers les combats féministes.
La naissance est un rite initiatique comme il n’en existe plus dans nos sociétés occidentales. Toutes les femmes qui ont vécu des accouchements respectés vous décriront quelles merveilleuses et puissantes découvertes elles ont fait sur elles-mêmes et sur le monde qui les entoure.

Je reviendrai donc sur le lien entre naissance / féminisme / patriarcat dans un autre article, il y a tant à dire…



Références :
– Le bébé est un mammifère, Michel Odent
– Les compétences du nouveau-né, Dr Marie Thirion
– Attendre bébé autrement, Catherien Piraud-Rouet et Emmanuelle Sampers-Gendre
– J’accouche bientôt et j’ai peur de la douleur, Maïtie Trelaün
– Une naissance heureuse, Isabelle Brabant
– Intimes Naissances, Juliette et Cécile Collonge

Autres ressources :
– « L’OMS vise des accouchements plus personnalisés et moins médicalisés » article Sciences et Avenir
– « Nouvelles recommandations pour faire de l’accouchement une expérience positive » article Conso Globe
Publications du Ciane, le Collectif Interassociatif Autour de la Naissance


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